Des infos, des coups de coeur, des envies, des projets…

Ce que nous aimons…

Un jeu subtile. Des comédiens investis…

Un Richard III étonnant, grandiose…

http://culturebox.francetvinfo.fr/live/theatre/theatre-contemporain/richard-iii-de-shakespeare-par-thomas-jolly-odeon-233167

Un Scapin un peu inquiétant…

 http://culturebox.francetvinfo.fr/live/theatre/theatre-classique/trissotin-ou-les-femmes-savantes-de-moliere-macha-makeieff-233229

 

Des projets…

Une pièce de théâtre.

Musique. Lumière tamisée… Une femme est en scène. C’est LINDA. Elle danse seule…

LINDA Simon vous me faites tourner la tête ! Vous êtes follement, follement séduisant, Simon !

La musique s’arrête net et Linda aussi. Elle congédie le danseur imaginaire.

LINDA Vous êtes dansant, très dansant. Allez, allez…

Linda a un moment d’arrêt, elle secoue sa tête furieusement puis se reprend. Elle tourne en rond puis s’assied sur un tabouret.

LINDA Votre manuscrit est une honte ! Vos propos ne sont pas dans la norme ! La norme ? C’est quoi la norme ? Vos écrits sont subversifs ! A quoi ça ressemble un propos subversif ?… On m’a accablé de tous les vices… On a prétendu que je m’écrivais mes propres rôles pour me mettre en valeur au détriment de mes partenaires… Quels mots avez-vous employés pour parler de moi ?… Je ne m’en souviens plus. Vous m’avez tuée avec vos mots. Je ne veux plus entendre la petite voix. Je lui dis ta gueule ! La subversion peut bien se nicher où elle veut. Chante, chante…

Linda chante.

LINDA « J’ai bu la tasse Assis en terrasse Quand t’es passée Pas toute seul Je me rince l’oeil D’une larme d’orgueil Je me paye en liquide Ma chambre single A Palavas Les bords de mer me désespèrent Sans ta tronche Les bords de mer sont des posters Où rien ne bronche»

Entre une autre femme. C’est SARAH. Elle est habillée en tyrolienne. Linda arrête de chanter.

LINDA J’ai écouté l’info. La droite en rêvait, les socialistes l’ont fait.

SARAH, ahurie Hein ?

LINDA, ironique Il faudra penser à luncher le ministre du travail. A mort les trente cinq heures et vive le licenciement de masse ! Ravie pour Amazon et Total. Vive les licenciés français ! On a bien fait de voter pour eux!

SARAH, très étonnée Tu as voté ?

LINDA Comment aurais-je pu !… Tiens, dis-moi, pourquoi es-tu devenue instit ?

SARAH Pour faire chier les gosses.

LINDA Comme Zazie !

SARAH, morne Qui ?

LINDA Zazie.

SARAH La chanteuse ?

LINDA La Zazie de Raymond Queneau.

SARAH De qui ?

LINDA Queneau… QU…E…NEAU… Bon laisse tomber, il n’est jamais dans Gala ni dans Closer !

SARAH Tu as vu mon costume ?

LINDA Difficile de le rater. Il est… très seyant !

SARAH Vraiment ?

LINDA Je déteste l’idée que tu fasses concurrence à Dior !

SARAH Tu te moques ?

LINDA, théâtrale Je n’oserais pas…

SARAH Et le nœud sur le chapeau ?

LINDA, théâtrale Je pensais que tu adopterais la tenue de princesse. La robe meringue… Des fringues plus adaptées à ton personnage. (Elle chante) Que je t’aime, que je t’aime, que je t’aime !!!

SARAH Arrête de bramer. Tu chantes comme une scie sauteuse !

Linda chante le même morceau que plus haut.

LINDA « J’ai bu la tasse Assis en terrasse Quand t’es passée… » Comme une vieille crécelle rouillée.

Un temps…

LINDA On ne peut pas obliger les autres à nous aimer.

SARAH Je ne crois pas… Non, je suis sûre !

LINDA C’est bien dommage ! Tu sais quoi ?

SARAH Non.

LINDA J’ai dépassé mon potentiel…

SARAH Heu ?

LINDA Il existe un potentiel solaire… d’exposition solaire .

SARAH Oui, c’est ce que dit le docteur. Paraît même que j’ai usé le mien jusqu’à la couenne. L’étape suivante s’appelle mélanome ! Et le nœud sur le chapeau ?

LINDA Et le potentiel tabac, je ne t’en parle même pas ! Son copain s’appelle crachat cancéreux et poumon vert de crasse ! Moi je peux montrer mon cul au soleil puisque j’ai vécu à l’ombre. Mais j’en ai usé un autre.

SARAH Quel autre ?

LINDA Tu sais ce que je crois ?

SARAH Non. Mais tu vas me le dire…

LINDA Je suis une séductrice. Je veux dire par là que je fonctionne avec les autres en utilisant la séduction. Autrefois cela fonctionnait avec les hommes.

SARAH Avant, tu étais beaucoup plus jeune et surtout vraiment plus belle. Le nœud…

LINDA Il n’y a pas que ça ! Il existe un potentiel cul !

SARAH Un potentiel cul ?

LINDA Un truc du genre tu seras punie par où tu as pêchée !

SARAH Tu plaisantes ?

LINDA Je n’ai jamais été aussi sérieuse. Moi, telle que tu me vois là, j’ai dépassé mon quota.

SARAH Ton quota ?

LINDA Mon quota d’hommes… C’est foutu. Me reste à vivre la frustration.

SARAH Ah… Ah, bon mais tu en auras profité, c’est déjà ça! Pense à celles qui comme moi se sont casées à dix sept ans !

LINDA Pauvres de vous… mais pauvre de moi qui tiens compagnie à nonnette dans son couvent !

SARAH On est jamais si bien servi que par soi-même. Amen!

LINDA On passe son enfance et une partie de son adolescence à se débrouiller tout seul alors à l’âge de raison, on se doit de partager sa sexualité !… Une peau contre la tienne et une bouche papillon ivre qu’est-ce que tu en fais ?…

SARAH Plus grand chose.

LINDA T’es triste à cause de ton gus.

SARAH Quelle question ! Évidemment que je suis triste ! Je l’ai quitté sans explication. Il n’aura rien compris mais je ne vais pas me laisser envahir par la mélancolie !

LINDA Je m’en doute. Depuis que nous nous sommes rencontrées, tu ne t’es jamais laissée envahir par la mélancolie. C’est dans ton caractère.

SARAH Il s’est fait lâché comme un malpropre. Il l’aura très mal vécu.

LINDA Il n’aura pas eu le temps le malheureux !

SARAH Tu crois ?

LINDA J’en suis sûre.

SARAH Il m’aimait vraiment. Il m’aimait d’amour, tu comprends ?

LINDA On aime de quoi d’habitude ?

SARAH Il serait allé me décrocher la lune. Prêt à tout me donner…

LINDA Surtout des baffes et des coups de poing dans le coeur!

SARAH Il n’aura plus d’avenir.

LINDA, dégoûtée Non. A moins qu’il ressuscite sous la forme d’un blaireau…

SARAH Il ne viendra pas ici, hein ?

LINDA Non. Il ne viendra pas.

SARAH C’est bien le nœud sur le chapeau ?

LINDA Parfait.

SARAH Vraiment ?

LINDA Ne me reste que de l’ouvanir.

SARAH De l’ouvanir ?

LINDA Des souvenirs pour occuper l’avenir. Des ouvanirs, si tu préfères. Cette nuit, j’ai rêvé d’un homme jeune et beau. Nous nous aimions mais il ne supportait pas que je le touche. Je le dégoûtais. Ne me restent que mes ouvanirs…

SARAH Tu es triste ?

LINDA Je ne sais qu’en penser.

SARAH Il était beau, tu sais. Si tu savais comme il était beau !

LINDA Mais il est mort…

SARAH, s’énervant Bien sûr que oui. Pourquoi, tu me dis ça ? Tu me dis qu’il va ressusciter sous la forme d’un blaireau mais c’est pas encore fait que je sache ? Et puis je ne veux pas qu’il vienne ici !

LINDA Il ne viendra pas. Il était beau ?

SARAH Crotte de mer et de terre… Oui , il était beau !

LINDA A ce point ?

SARAH Plus encore !

LINDA Et il sentait bon le sable chaud ? C’était « un toca la guitara Manuel » ? Plus beau que Patrick Bruel ?

SARAH Plus beau que Georges Clooney !

LINDA E what else ?

SARAH Rien à jeter. Du sexe pur jus. Un concentré d’orient… la douceur, le raffiné et de l’occident méditerranéen. Macho juste ce qu’il faut… Mais con et méchant.

LINDA Tu as bien fait de le jeter, son côté parfait avait fini par te lasser. Le mien, le dernier, celui que j’ai largué comme un vieux rafiot, je ne le trouvais pas si parfait que cela. Je préfère les blonds. Mais j’aimais son côté féminin, tu comprends ?

SARAH Pas vraiment.

LINDA Les hommes sont faits comme nous. Ils ont un côté féminin et un côté masculin !

SARAH J’ai un côté masculin, moi ?… Où ça ?

Linda rit. D’un coup, elle semble voir un fantôme.

LINDA Simon, Ah, Simon vous êtes tellement séduisant ! (A Sarah) Tais-toi !

SARAH Je n’ai rien dit !

LINDA T’es sûre ?

Linda s’approche de son fantôme et l’observe comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art . Sarah prend son chapeau et s’intéresse de près au fameux nœud.

SARAH, presque hystérique Le nœud sur le chapeau, tu trouves que… Le nœud sur le chapeau…

LINDA, furieuse J’ai dit ta gueule !

SARAH, même ton Tout ça pour un nœud !…

Un temps.

SARAH J’ai faim. Oui, c’est ça j’ai faim…

LINDA, moqueuse Je veux quelque chose à becqueter, à m’envoyer derrière le cornet ! Je veux atteindre les cent bombes !… Rien ne te coupe l’appétit ?

SARAH Manger c’est la seule chose qui nous reste.

LINDA Pourquoi tu dis ça ?

SARAH Tu n’as pas faim, toi ?

LINDA J’ai une faim de loup. Mais pas de nourriture terrestre ! Je m’étais faite à l’idée d’être rangée des bicyclettes. Là, c’est terminé . A cause de toi, là je suis à l’affût.

SARAH, sidérée et apeurée De moi ?

LINDA, terrible Oui de toi ! J’ai sorti le périscope ! J’ai l’oeil caméra allumé !

Sarah se met à arpenter la pièce nerveusement en faisant tourner son chapeau entre ses mains.

SARAH Oh, mon Dieu !… Oh, mon Dieu !… Oh, mon Dieu !

LINDA C’est moi qui suis malheureuse !

SARAH Oh, mon Dieu !… Oh, mon Dieu !… Oh, mon Dieu !

LINDA « Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?

Linda fait peur à Sarah qui s’assied et se prostre.

LINDA « Oui, amie, je languis, je brûle pour Simon. Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers, Volage adorateur de mille objets divers, Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche ; Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche, Charmant, jeune traînant tous les cœurs après soi. »

Sarah se met à pleurer bruyamment. Entre Marcel. Il est habillé en indien d’Inde (Fakir)…

Une nouvelle écrite par une adolescente de la troupe et qui a remporté le 4ème prix Académique.

 

ya

Tu sais, je dois t’avouer quelque chose. Depuis quelque temps je n’arrive pas à m’endormir. Tout les soirs, nuit après nuit, me reviennent les images de mon enfance. Le jour, où à table, mes parents me parlent d’eux, me disent de faire attention, qu’ils ne sont pas comme nous.
Un autre jour encore je me souviens de ma grand-mère me tirant par le bras, me rapprochant d’elle comme pour me protéger de ces passants que je ne connaissais pas. Sans dire un mot elle avait inscrit en moi une certaine peur que je ne comprenais pas.
Je te dis tout cela parce que j’ai un peu honte de ne pas pouvoir m’échapper de mon enfance, d’être prisonnier de sentiments inavouables.
J’aimerais que tu me comprennes et que tu m’aides à dépasser ces émotions qui n’ont pas de sens.
J’aimerais que tu m’aides à grandir. Ai-je vraiment à m’inquiéter d’eux ? Comme si leur vie n’était pas assez compliquée pour qu’en plus ils prennent le temps de nous faire du mal. Ils doivent avoir tellement de choses à penser à la fois. Où vais-je bien pouvoir dormir ce soir ? Est-ce qu’on me laissera mendier aujourd’hui, ou l’on me mettra encore des contraventions qu’on soustraira à mon RSA ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir manger ? Aurai-je la force de vivre une journée de plus ? Mes parents et ma grand-mère ont tort. On n’a pas à avoir peur d’eux. Est-ce que quelqu’un leur dit bonjour ? Parfois, j’en vois quelques-uns faire la manche. Personne n’a l’air de les remarquer. Je pourrais être l’un d’eux et toi, toi tu pourrais être l’un d’eux ! J’aimerais les connaître. Peut-être alors, je me ferais une idée. Tu crois qu’ils ont fait des études ? Qu’ils ont choisi cette vie de bohème? Comment aller les voir, je ne les connais pas ? Peut-être qu’ils ne parlent pas ma langue. Peut-être que l’un d’entre eux a bu. Peut-être va-t-il m’agresser ! La semaine dernière, j’en ai vu un près de la place. Les gens dans le bus étaient serrés les uns aux autres. Tout le monde s’ignorait. Le visage blanchâtre, l’air ailleurs, ils avaient tous la même tête. Ça me faisait penser aux animaux, comprimés eux aussi, qu’on emmène à l’abattoir. A travers la vitre du véhicule, je le vis. Il se tenait là, assis par terre à mendier. Pendant un temps il m’observe. Gêné, je n’ose pas le regarder. Le bus redémarre. Je suis crispé, j’ai la chair de poule. Je me sens coupable. Peut-être aurais-je dû lui donner une pièce, un sandwich, quelque chose qui aurait pu l’aider. Trop tard. Le bus était parti. Est-ce que ça t’arrive d’aller leur parler, toi ? J’ai honte de t’avouer tout cela. Mais la peur m’envahit à chaque pas vers l’inconnu et j’ai besoin de surmonter ces images d’enfance. Il faut que j’évolue et que j’arrête de me comporter comme un enfant ingénu. Je me tourne vers toi car je ne vois pas à qui d’autre je pourrais me confier.

****

Plus petit, j’ai essayé d’en parler à ma mère.
– Il y a encore ce satané clochard devant chez nous. S’il continue à traîner dans le coin, je vais le faire déguerpir à coup de balais.
– Maman, pourquoi tu ne laisses pas ce pauvre monsieur tranquille ?
– Il est dangereux comme tous ceux de son espèce, tu ne dois pas t’en approcher.
– Pourquoi ?
– Ce sont tous des ivrognes, incapables de se trouver un travail. Ton père, lui, a gardé le sien jusqu’à sa mort. Et son travail, il l’avait mérité.
– Et eux, non ?
– On a ce qu’on mérite.
Puis, elle changea de conversation.

****

Alors que je sors du tabac, je le vois. Toujours au même endroit. Toujours la même expression sur son visage sale. On dirait que le temps ne s’est jamais écoulé. Ses long cheveux châtains lui tombent sur le visage. Sa main abîmée est toujours tendue. Il fait la manche, regarde les gens passer. Il est invisible. Un fantôme, un rejeté, un oublié. Je m’approche doucement de lui, le pas hésitant comme un enfant à le rentrée des classes.

– Bonjour, je peux faire quelque chose pour vous ? J’ai des cigarettes si vous voulez bafouai-je.
– Je ne fume pas, merci.
– Voulez-vous quelque chose?
– Tu peux me tutoyer, on doit avoir le même âge, tu sais me dit-il en souriant.
Je rougis. En effet, sous ses cheveux crasseux et sa petite barbe se cache un jeune homme.
– Tu veux quelque chose ?
C’est lui qui hésite maintenant.
– J’avoue que je ne serai pas contre un petit sandwich…
– Je reviens.
Je vais dans le magasin un peu plus loin.
-Voilà pour toi ! m’exclamais-je en lui donnant le sandwich.
– Merci beaucoup. Tu es un ange tombé du ciel.
Il dévore le sandwich tomate salade oignon.
Je ne sais pas quoi répondre. Je suis gêné.
– Nul besoin d’être un ange pour aider son prochain, il suffit simplement d’être un peu conscient. Il faut que j’y aille. Je reviendrai, au revoir.

Alors que je m’éloigne, je tremble encore. Je l’ai fait ! Je lui ai parlé !

La nuit, je dors paisiblement. Je n’ai plus peur. Je n’ai qu’une envie, c’est de le revoir pour faire sa connaissance et le comprendre. Demain, je lui apporterai à manger.

****

Il fait chaud. Le soleil me tape sur le visage. L’air est étouffant. C’est pourtant l’hiver. Sur la place, se trouve une terrasse de café. Les gens boivent en plein milieu de l’après-midi. Je le vois. Toujours assis par terre, toujours la main tendue, toujours à faire la manche.

– Bonjour ! Je t’ai apporté un sandwich !
– Bonjour, merci, me répondit-il en baillant.
– Tu es fatigué ?
– « C’est la souffrance des ombres qui sont ici, qui peint sur mon visage cette pitié. »
– C’est beau, c’est de toi?
– Non, de Dante Alighieri.
Je suis surpris. Se pourrait-il bien finalement qu’un sans-abri soit cultivé ?

****

Cette après-midi-là, j’arrive plus tôt que d’habitude. A ma grande surprise, je le vois parler avec une petite fille. La fillette est vêtue d’une longue robe blanche. Sa peau rosée, ses grosses joues, ses longs cils, ses cheveux en fils d’or, ses yeux cyan et son grand sourire font d’elle un ange. Elle lui tend des sucreries et s’en va en courant. Il m’explique qu’elle vient souvent le voir après l’école. Elle s’appelle Gabrielle. Elle est éblouissante. C’est une petite messagère d’amour et de paix.

****

Quand je me réveille, il fait un froid glacial dans mon appartement. L’hiver est enfin arrivé. Il a dû passer toute la nuit dehors, dans le froid. Je prends une couverture, puis je fouille dans mon armoire afin de trouver des vêtements chauds pour lui. Je pense qu’il doit faire la même taille que moi. Je les lui amènerai cette après-midi.
Vient l’après-midi. Il est là, grelottant.
– Bonjour mon ami ! Je t’ai apporté une couverture, des vêtements et de quoi manger.
Il me regarde avec un grand sourire.
– Merci infiniment, merci. Je serais devenu un glaçon sans toi dit-il en rigolant. Hier soir il faisait froid et j’avais faim. J’ai vu un flic qui passait près de la place. Je me suis dit que c’était ma chance. Je me suis donc levé et j’ai commencé à marcher en zigzagant comme si j’avais bu. Le flic ne m’a pas vu, alors j’ai crié. Il s’est arrêté, les yeux rivés sur moi. J’ai recommencé à crier et il m’a arrêté. Je pensais pouvoir manger et dormir au chaud, mais manque de bol, arrivé au commissariat, le poulet m’a fait un alcootest. Sauf que je ne bois jamais. Voyant le résultat de l’engin, il a compris que j’avais fait semblant et m’a alors relâché.
– Tu parles d’une histoire ! C’est fou ça, ils auraient pu te garder quand même ! Mais pourquoi tu ne bois jamais ? Lui demandais-je avec étonnement.
– Mon père buvait. Il faisait partie de ces hommes qui deviennent fous lorsqu’ils abusent de l’alcool. C’était un machiste bourré de préjugés. Ma mère, elle, se contentait de se taire malgré qu’il nous frappait. Elle n’osait pas le quitter. Un jour, j’ai ramené mon ami à la maison et mon père nous a surpris dans la chambre.
Il se tut pendant un temps. Sous la masse de cheveux, ses yeux verts pétillaient.
– Je n’ai jamais plus revu ni ma mère, ni mon père depuis ce jour. Quant à mon ami, il ne m’a jamais reparlé. Il avait trop honte.
– Ton histoire est affreuse. T’es parti de chez tes parents à quel âge ?
– 17 ans, mais je ne me plains pas, il y a des situations bien pires.
Puis, il me raconta la vie dans la rue, comment une femme roumaine avec deux enfants à bas âge, un de 8 ans et l’autre qui n’a même pas encore un an se retrouvent dans une caravane. Son mari est en prison et elle doit s’occuper toute seule de ses enfants alors qu’elle n’a ni eau, ni chauffage, ni nourriture, aucune aide. Le plus âgé ne va même pas à l’école. Il m’expliqua comment le maire de la ville, voulant se débarrasser des sans-abris, jugés encombrant, coupa les points d’eau dans les rues. Il me rapporta les nouveaux bancs anti-S.D.F, inconfortables avec une barre au milieu pour qu’on ne s’allonge pas dessus. Les pics placés par-terre, devant les magasins, afin qu’on ne puisse s’asseoir.
Les gens sont des monstres.

****

Et si je le faisais venir chez moi ? Après tout, il n’est pas méchant, c’est même tout le contraire. Je pourrais l’aider à se reconstruire. Il faut que je lui laisse sa chance. Mais au fait, comment s’appelle-t-il ? C’est vrai ça, je n’ai jamais pensé à lui poser la question avant. Je vais le lui demander maintenant et comme ça, je lui dirai en même temps de venir chez moi ! Je cours jusqu’à l’endroit de d’habitude mais je n’y trouve personne. Une masse grouillante déambule sur la place. Les gens se bousculent pour arriver les premiers. Il y a des affiches collées sur les vitrines. Moins vingt pourcents. Moins cinquante pourcents. Un article acheté, un offert. C’est vrai, c’est les soldes, me dis-je. Je repars, cet endroit n’est pas fait pour moi.
Je suis plutôt déçu de ne pas avoir revu mon ami. Pourquoi n’était-il pas sur la place comme d’habitude ? Il a peut-être changé de rue ? De ville ? Peut-être qu’on l’a contraint de partir !
J’ai besoin de fumer. Je vais

au tabac le plus proche, j’achète un paquet de cigarettes et le journal. Arrivé chez moi, je m’allonge sur le divan. Je plonge alors dans mes pensées. Pourquoi est-il parti sans me dire au revoir ? Je m’allume une cigarette. Tandis que la fumée s’échappe de ma petite tendresse de la journée, je me dis que je devrais penser à autre chose. J’attrape donc le journal. Dans un petit coin d’une page, je vois Un S.D.F écrasé par une voiture en sauvant la vie d’une petite fille. Mon souffle se coupe, je poursuis ma lecture. Hier après-midi, devant la place du centre-ville, un S.D.F a été retrouvé mort, écrasé après avoir secouru une petite fille qui sortait de son école primaire. Le conducteur, sous l’emprise de l’alcool n’a pas vu la fillette qui commençait à traverser le passage piéton. Selon les témoignages, le S.D.F aurait couru après la fille et l’aurait poussé hors de la route. Malheureusement, il n’aurait pas eu le temps de se dégager lui-même. Le chauffard a été arrêté par les forces de l’ordre. Quant au S.D.F, il se nommait Lucien Kamera, 28 ans. Mon cœur s’accélère.

****

C’est le soir, je ne peux rien manger. Lucien, Lucien Kamera. Ce nom me hante. Mort, mon ami est mort. Je vais me coucher le ventre vide. Je transpire. Des images me traversent l’esprit. Je revois ses yeux verts étincelants, encore pleins de vie. Je m’imagine, son teint terne, ses cheveux châtains et crasseux, sa barbe de trois jours, les valises sous ses yeux fatigués et son corps frêle. Lucien, Lucien Kamera, je connais ce nom. Ces yeux verts, je les ai déjà vus avant. Mais où ? Oui, j’en suis persuadé. Je le connais depuis bien longtemps. Il était dans ma classe en seconde ou en première, je ne sais plus. Il m’avait aidé à faire mon devoir de mathématique. Ce que je pouvais détester les mathématiques ! Je m’endors enfin.

****

Tu sais, depuis que j’ai revu Lucien, je peux enfin dormir la nuit. Je ne sais pas lequel des deux a vraiment aidé l’autre. Les images de mon enfance ne viennent plus me tourmenter. J’ai pardonné à mes parents leur ignorance. Je me sens revivre. J’aime à penser qu’avec Lucien, on ne s’est pas revu par hasard. Il m’a sorti de mon existence ennuyeuse et j’espère de mo

n côté, avoir mis un peu de lumière et de chaleur dans ses jours sombres. Aujourd’hui, je sais que n’importe qui peut finir à la rue. Je pourrais l’être, tu pourrais l’être, mais c’est tombé sur Lucien.

©Yaël Ciancilla

Un poème du même auteur qui a remporté la mention spéciale du jury.

ya1

Tant qu’on ne comprendra pas

Tant qu’il y aura conflits et bombardements,
Tant qu’il y aura des meurtres inlassablement,
Tant qu’il y aura l’argent et ses nombreux vices,
Tant qu’il y aura négligences et injustices.
Tant qu’il y aura des journées sombres et des armes,
Tant qu’il y aura des morts et des pluies de larmes,
Tant qu’il y aura la famine et ses horreurs,
Il y aura aussi de la haine et des peurs.

Tant qu’il y aura des homophobes, des racistes,
Tant qu’il y aura des sexistes et des spécistes,
Tant qu’il y aura des cupides, des imbéciles,
Il y aura des pauvres et des sans-domicile.

Tant qu’il y aura du poison dans nos légumes,
Tant qu’il y aura la souffrance dans nos coutumes,
Tant qu’il y aura dans l’air, de la pollution,
Tant qu’il y aura de la déforestation,
Tant qu’il y aura des détritus sur notre terre,
Tant qu’il y aura les agroalimentaires,
Tant qu’il y aura de faux nuages de chemtrails,
Tant qu’il y aura dans nos labos, des cobayes,
Tant qu’il y aura des jeunes enfants au travail,
On aura aussi, des suicidés sur les rails.

Tant qu’on vivra, pensera avec notre ego,
Tant que tout les êtres ne seront pas tous égaux,
Tant qu’il y aura des animaux exploités,
Tant qu’il y aura des « cons » dans la société,
Tant qu’il y aura plein de mensonges dans la presse,
On ne comprendra pas, qu’on est une seule espèce.

Tant qu’il y aura des syndromes diagnostiqués,
Tant qu’il y aura des tueurs, des détraqués,
Tant qu’il y aura, au fer, du bétail marqué,
Tant qu’il n’y aura plus d’amour communiqué,
Tant qu’il n’y aura pas le droit de répliquer,
Il y aura des poètes pour le revendiquer.

Tant qu’il y aura toujours des mariages forcés,
Il y aura des personnes pour les dénoncer.

Il y aura de l’amour, de la charité,
Il y aura des joies et des bons côtés,
Il y aura de tendres baisés à échanger,
Il y aura de nombreuses îles à voyager,
Il y aura des rires, des sans-abri logés,
Il y aura de l’amitié à partager.
©Yaël Ciancilla

Publicités